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2010-09-27 -
LES INSTITUTIONS ET LA TOLÉRANCE RELIGIEUSE
La controverse née de l’expulsion par une université catholique du professeur dont le bras avait été coupé par des islamistes prend une ampleur nationale, amenant le gouvernement du Kerala lui-même à réagir.
Le 4 juillet dernier, T. J. Joseph, titulaire de la chaire universitaire de malayalam (langue officielle du Kerala) au Newman College de Thodupuzha, avait eu la main et une partie du bras droit coupés par des extrémistes musulmans, membres du Popular Front of India (PFI). A cette date, l’enseignant avait déjà été suspendu de ses fonctions par la direction de son établissement, pourtant catholique, à la suite de violentes protestations et manifestations d’islamistes qui l’avaient accusé d’avoir blasphémé contre le prophète Mahomet dans l’un des sujets d’examens du second semestre.
Emprisonné en mars 2010, avant d’être remis en liberté en avril, il n’avait, selon ses termes, « jamais pu se justifier des accusations portées contre [lui] », ni obtenir « aucun secours » de la part de ses supérieurs ou collègues, dont aucun n’avait voulu témoigner en sa faveur. Le 18 septembre, l’universitaire rappelait que, paradoxalement, c’est l’attaque du 4 juillet qui lui a permis « d’être enfin entendu ». « On m’avait condamné par avance », poursuit-il, réitérant qu’il pardonne à ses agresseurs mais ne peut en revanche « demander pardon pour une faute qu’il n’a pas commise ».
A l’origine du drame : un examen de malayalam dans lequel il était demandé de rétablir la ponctuation d’un texte – d’un auteur au programme de l’université – où un fou dénommé Mohammed dialogue avec Dieu. T. J. Joseph explique qu’il s’agit d’un malentendu : "Mohammed est un nom musulman très commun au Kerala (...). Je n’aurais jamais imaginé qu’il serait interprété comme désignant le Prophète."
A l’annonce de l’attaque du 4 juillet, pour la première fois depuis la suspension du professeur en mars, des associations s’étaient mobilisées, ainsi que différentes organisations religieuses et partis politiques, du Bharatiya Janata Party (BJP) à la Ligue musulmane ou encore au Conseil épiscopal catholique du Kerala, afin de condamner l’agression. Le monde enseignant, sous l’égide du All Kerala Private College Teachers’Association (AKPCTA), avait également organisé des manifestations de soutien dans tout l’Etat.
Les 4 et 5 septembre, une lettre pastorale de Mar George Punnakottil, évêque du diocèse catholique syro-malabar de Kothamangalam, dont dépend le Newman College, était lue dans les 120 paroisses de la circonscription ecclésiastique. Elle condamnait « l’action irresponsable » de l’enseignant et entérinait le renvoi du Pr Joseph par l’établissement catholique pour avoir "volontairement cherché à discréditer l’Eglise et ses institutions".
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C’est une mesure antichrétienne et inhumaine qui a été prise à l’encontre d’un enseignant, par l’Eglise elle-même !" s’est indigné le P. Varghese Alengaden, coordinateur national du Universal Solidarity Movement Indore, au Madhya Pradesh, avant d’évoquer la possibilité que les responsables de la communauté chrétienne au Kerala "aient eu peur d’affronter les fondamentalistes".
L’AKPCTA ainsi que des dirigeants d’instituts catholiques, comme le P. Ambrose Pinto, principal du Collège Saint-Joseph à Bangalore, au Karnataka, ont dénoncé une "attaque contre la liberté de pensée et d’expression, [qui sont] les véritables fondements de nos écoles et universités". Quelque 300 manifestants se sont rassemblés devant l’évêché de Kothamangalam. Les responsables de l’Eglise au Kerala ont « adopté la justice des talibans », a déclaré à cette occasion, Felix J. Pullooden, secrétaire général du JCC.
Le Professeur Joseph, après avoir présenté ses excuses auprès de son établissement, de la hiérarchie catholique, ainsi que des personnes « qu’il aurait offensées involontairement », a alors envoyé un courrier à sa direction demandant à être réintégré, au moins "par charité". Mais le Newman College est resté sur ses positions, ainsi que le diocèse qui a renouvelé son appui à l’établissement, par l’intermédiaire du P. Paul Thelekat, porte-parole de l’Eglise catholique syro-malabare au Kerala : " En sanctionnant le professeur, l’Eglise a délivré un message clair à toute la population, [celui] qu’il n’était permis à aucun individu, même chrétien, de blesser les sentiments [religieux] d’aucune communauté".
L’« affaire T. J. Joseph » fait l’objet d’un suivi attentif des médias et dépasse aujourd’hui les frontières du Kerala. Elle déchaîne les passions, autour du débat, récurrent dans le sous-continent, de la tolérance religieuse et du fonctionnement des institutions. (source : EDA)
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